UNE CATASTROPHE ANNONCEE

             Sur une liste FIS il fut élu à l’APW d’Alger en juin 1990 puis député dans une des circonscriptions d’Alger en décembre1991. Barbe blanche, cheveux poivre et sel, il a aussi, l’âge aidant, énormément muri. Ingénieur, il est aussi titulaire d’un MBA. Parce qu’il a toujours été très proche des milieux intellectuels du Front Islamique du Salut, j’ai conduit cet interview persuadé que j’étais de recueillir à travers ses réponses, la vision dominante au sein du parti sur les sujets de l’heure, économiques notamment, et ce faisant, enrichir le débat politico-économique en cours dans le pays.    

           Affable, au ton mesuré, il me livre ses pensées ou l’amertume l’emporte sur l’optimisme que seule la foi entretien. Il a cependant tenu à rester dans l’anonymat ne permettant de transcrire que ses seules initiales.

Mohamed IKHLEF : FIS Toujours ?

D.M : J’ai adhéré au FIS pour l’idéal qu’il portait, et cet idéal je le porte toujours. En effet, une perception profonde et réfléchi du message divin procure au fidèle une saveur réellement inégalée et une dynamique qui n’a cure des obstacles, le tout enveloppé dans un désintéressement matériel réel et vous connaissez l’adage : A cœur vaillant rien n’est impossible. Cette demande profonde de justice, de liberté et d’égalité se situe au dessus du patriotisme ou du nationalisme, une pure émanation de la condition humaine très présente dans le Coran et la Sunna. Doula Islamiya criait la jeunesse. Projet ambitieux d’un peuple à l’intérieur duquel chaque Algérien conjuguait souveraineté, justice, liberté, solidarité. On ne pouvait pas rester insensible à cet espoir. Pour nous, cette Doula dans sa profondeur de justice totalement indépendante, dans l’incomparable égalité et liberté constructives qu’elle offrait aux personnes, incarnée au travers de l’action en ce sens de l’Imam Omar, était sublime, elle était la solution, l’unique solution. La fraternité, l’engagement, la compréhension qui régnaient entre les militants, avec cette attente épaisse, presque palpable d’une jeune nation qui croyait au redressement d’une Algérie soumise alors comme aujourd’hui à une baisse drastique de ses revenus, fournissait une énergie et une synergie à ses membres les rendant apte à relever tous les défis quel que soit leur ampleur. Cet engagement, ces stimulants pour l’action ne sont plus ressentis, plus connus depuis au sein de l’opposition politique.

Mohamed IKHLEF : Pour entrer dans le vif du sujet, que vous inspirent ces mises à la retraite en cascade ? Le général Toufik par exemple semble avoir été retiré des affaires…

D.M : Pourquoi utiliser le mot semble ? Vous doutez de sa mise en retraite ou croyez-vous qu’il peut revenir ? Il est vrai qu’il est parvenu à revenir par deux fois, mais pour ma part, ce départ, rendu public, est définitif.

Mohamed IKHLEF : Il est parti deux fois ? C’est inédit.

D.M : Lorsque Abdelkader HACHANI (Rahimahou Ellah) fut assassiné, la douleur des dirigeants du FIS n’avait d’égale que l’ampleur de la perte. Cette douleur était d’autant plus insoutenable qu’elle se mêlait à la rage d’avoir les mains liées et de ne rien pouvoir tenter de concret contre les commanditaires de l’assassinat. Une petite éventualité légale, juste pour ne pas rester sans rien faire dans ces instants de déchirement, apparut. Il me fut alors confié le soin de m’adresser à trois avocats de renom pour leur demander de se constituer en défenseur du présumé assassin en l’occurrence Fouad BOULEMIA. Les dirigeants du FIS devaient de leur coté réunir tous les tenants et aboutissants documentés de cette affaire à mettre à la disposition des avocats et prouver durant le procès à l’opinion nationale et internationale que l’auteur présumé du meurtre n’était qu’un lampiste ou qu’il était peut être même totalement étranger à l’affaire. Il fallait absolument démontrer que nous étions face à un assassinat politique, en somme une affaire d’état. Une évidence certes mais dont notre douleur ne nous satisfaisait pas, elle nous commandait de tout faire pour confondre les assassins et faire éclater à la face du monde la véritable nature de ceux qui prétendaient sauver le pays par l’emprisonnement, la torture, le meurtre et plus que la terreur, par l’horreur. Une sale guerre c’est peu dire, c’était une véritable guerre de monstres.

           Quatre jours après avoir rencontré les avocats en question, l’un d’entre eux en l’occurrence maitre T.M me fit appel et m’informa que BOULEMIA refusait d’être défendu et affirmait même être le meurtrier de HACHANI. Inutile de vous relater la déception au sein des dirigeants du FIS, ils étaient tout simplement abattus.

           Cependant au cours du procès, il y eu un retournement majeur. BOULEMIA revenait sur ses anciennes déclarations faites en cours d’instruction et affirmait qu’il n’était pas l’assassin de Abdelkader. Il déclarait en substance que ‘‘Toufik lui avait ordonné de prendre à son compte l’assassinat de HACHANI’’, en somme plaider coupable devant la justice et ‘‘bénéficier en retour d’une peine clémente. Je suis rab edzair (Comprendre, j’ai le pouvoir de tout faire et défaire, je suis Le Dieu de l’Algérie)’’.

           Penser simplement à l’homme procurait l’effroi, voire la terreur. Quel Algérien aurait eu l’audace en public et dans le contexte de l’époque de prononcer simplement son nom ? Que dire alors des accusations formulées à son encontre par le présumé assassin de HACHANI devant les juges?

           A peine quelques temps après le témoignage de BOULEMIA devant la cour criminelle d’Alger, et dans une des envolées lyriques qui émaillaient ses discours, Bouteflika surprenait ses auditeurs en tempêtant sur les agissements du ‘‘fumeur de cigares’’. Ce dernier (fumeur de cigare) et Rab Edzair bien sur, ne faisait qu’un. Bouteflika ne pouvait ouvrir gratuitement les hostilités avec son parrain s’il n’était pas certain de l’issue de la bataille. Il y avait donc bataille dans le sérail et Bouteflika se mettait du coté des plus forts. Il devenait alors  aisé de comprendre le retournement de BOULEMIA durant son procès et la profondeur de ses déclarations. Elles étaient dictées, comme du reste tous ses actes et paroles, par les tombeurs de Toufik. Ceci dit, l’expression Rab Edzair est elle réellement de Toufik ? La question lui est posée.

           Médiène avait prit juste le banc de touche, il ne quittait pas totalement le club pour autant, il était remplacé de fait par Smail LAMARI. Quand exactement? Comment et Pourquoi ? On ne le saura peut être jamais, tout comme le comment de son retour aux affaires en 2007 à la mort de Smail son tombeur dont les mauvaises langues assurent qu’il fut assassiné. La période 2007, 2009 ou Toufik reprit les commandes du DRS fut riche en départs à la retraite, très souvent en catimini, de jeunes officiers supérieurs et entre autre de Bachir Tartag parce que tous très proche de feu Smail. Effet de retour du boomerang, pratique très courante dans ce milieu.

           Mediène fut une deuxième fois mis à l’index de l’arène du pouvoir courant de l’année 2010 lorsque le staff du DRS du moment décida de déposer Bouteflika. Le président fut à l’époque délesté de tous ses pouvoirs, il demeurait cependant dans le décor politique en attendant l’échéance de son mandat pour quitter ensuite définitivement la scène en compagnie de Toufik en disgrâce. La preuve ? En décembre 2011 on assistait au retour au pays de IBOUD Hichem, l’auteur du livre intitulé ‘‘la mafia des généraux’’ et dans lequel il accusait Toufik de ‘‘percevoir une commission sur toutes les transactions pétrolières et d’armements’’, au moment ou pourtant il l’accusait de ne dépenser le moindre dinar, car ‘‘il recevait gratuitement depuis l’étranger, envoyé par les officiels algériens en poste outre mer, l’ensemble de ses besoins de toute nature et ce jusqu’aux allumettes nécessaires pour allumer ses cigares’’. Difficile de penser qu’un Toufik toujours en poste ait pu pardonner pareille infamie et permis gratuitement le retour en Algérie de l’auteur du livre accusateur. Absolument déraisonnable de croire encore qu’il aurait pu permettre l’octroie d’une prime de quelques millions de dinars et la mise à disposition du journaliste et ancien officier du DRS d’un immeuble à Hai El Badr afin de l’aider à lancer la publication de deux quotidiens (arabe et français). Il nous semble également très peu probable de croire que Médiène ait lui-même remis en scelle Tartag toujours en décembre 2011, après l’avoir envoyé en retraite en 2007 pour les raisons expliquées plus haut. Ecarté pour la deuxième fois de son poste, l’échec du putsch dirigé contre Bouteflika en 2013 permit une nouvelle fois le retour de Médiène. Il participa alors à la mise en retraite en septembre 2013 des généraux major Mhenna, Attafi, Hacène et entre autres et une nouvelle fois de Tartag. Le journaliste et ex officier du DRS avait quand à lui venu voir le coup dès l’éviction du colonel Fawzi, il reprit en silence et sans crier gare le chemin de l’exil juste à temps pour éviter les déboires que subit, un des anciens correspondant de ses quotidiens éphémères, qui l’avait aidé à quitter le sol national. Cependant, l’animosité entre Toufik et le président était toujours là (épisode du fumeur de cigares). Cet antagonisme fut rendu public cinq mois après les premières grandes mesures de restructuration du DRS par l’intermédiaire de Saadani secrétaire général du FLN en février 2014. Le président, dans la foulée des destitutions de septembre 2013, ne voulait pas rater cette occasion et, soutenu par ses puissants alliés occidentaux (à en croire l’éditeur Gèze), avait décidé de couronner la restauration de son régime par le départ de Toufik. Ce dernier, pas très chaud pour un quatrième mandat pour Bouteflika et pour cause, s’engageait dans le parrainage d’un nouveau vieux poulain pour les élections présidentielles de 2014. Jamais deux sans trois, dit le proverbe, et ce troisième départ a tout l’air d’être définitif. Tartag en remplacement de Médiène, c’est Zeroual en remplacement de Nezzar c’est absolument dans la logique et l’ordre de leurs choses.

Mohamed IKHLEF : Comment percevez vous l’Algérie dans le cadre de l’ensemble de ces changements ?

 D.M : Une question très complexe que vous me posez et je souhaiterais être bien suivi dans le raisonnement pour que ma pensée en ce sens ne soit pas déformée. Je vais peut être vous surprendre mais personnellement j’appréhende ces changements par une approche systémique. D’une certaine manière, et bien que nécessaire absolument, je ne m’intéresse pas pour autant au renouvellement des hommes, ou si vous voulez je ne focalise pas sur les départs ni du reste sur les arrivées. Seules les motivations et plus encore seuls les résultats attendus de ces changements aiguisent ma curiosité et mon désir de comprendre. Je voudrais être plus pragmatique et ne m’intéresser qu’aux avantages et inconvénients de la démarche avec une vision non partisane plutôt guidé par les intérêts de l’Algérie et de son peuple. Dans ce cadre, ceux qui estiment que le DRS est devenu une coquille vide des suites de son délestage de quelques unes de ses anciennes prérogatives font, au pire dans l’agitation commandée, au mieux preuve d’un manque de discernement dans la perception réelle des enjeux.

           La première mesure prise par Bouteflika en juillet 2013 fut de retirer au DRS son emprise sur la presse et l’empêcher ce faisant de façonner l’opinion des Algériens à travers un prisme orienté. On pourrait accuser très  raisonnablement du reste Bouteflika, de ne pas vouloir par cette mesure rendre la liberté à la presse mais de prendre d’une main ce qu’il retire au DRS de l’autre. Cependant, il suffit pour cela de lire la presse, principalement francophone, pour vérifier que la ligne éditoriale de ces canards reste d’une manière générale très réfractaire au président et à son gouvernement. Si Bouteflika ambitionnait de recentrer ainsi la presse, il doit au moins comprendre aujourd’hui que la bonne orientation des bienfaits de la publicité ne suffit plus sachant que les canaux de l’informel irriguent dans tous les sens et ne sont pas prêt d’orienter leurs flux vers les banques comme souhaité par le gouvernement.

           Le retrait du service de la police judiciaire au DRS fut présenté par la presse, porte parole du clan muet, comme un arrêt porté à la lutte contre la corruption. Pour autant, et dans le prolongement de l’affaire des subprimes, ce n’est point la CIA ou la NSA qui firent tomber le banquier Murdock, comme ce n’est pas la DGSE qui mène en France l’enquête concernant le financement de la campagne électorale de l’ex président de la république. La justice américaine et française à l’instar de celles des pays libres, sont seules habilitées à diriger les investigations dans les affaires de délinquances internes de toutes natures. Elles enquêtent sur la corruption et de surcroit sur les affaires de terrorisme quelque soit leurs ampleurs. L’Algérie possède aussi une justice et une police. Elles sont ce qu’elles sont. Si elles nécessitent une meilleure  formation qu’il faut pourvoir, elles ont surtout besoin d’être totalement indépendantes du pouvoir politique et fortement restructurées pour être au service de l’Algérie et de son peuple. Limitons les services de renseignements algériens à leurs prérogatives constitutionnelles, ils seront moins encombrés, moins chargés, certainement plus efficace dans leurs missions de contre et d’espionnage.

           Les enquêtes d’habilitation ont fait des ravages. Cause majeure de la grande médiocrité dans la gestion du pays et donc de sa situation actuelle, elles ont permis l’installation d’auxiliaires pour le DRS à tous les niveaux des hiérarchies publiques, privées ou politiques au détriment des compétences. Les éléments DRS des bureaux ouverts dans les ministères, les wilayas, les daïras, les entreprises économiques, les institutions financières etc… constituaient les véritables décideurs au sein de ces institutions et au service uniquement de leur propre hiérarchie. Ainsi s’était constitué ‘‘le parti de l’administration’’ dénoncé comme étant le maitre d’œuvre des fraudes électorales toutes catégories. Le DRS n’était pas ‘‘un état dans l’état’’ ou ‘’l’état profond’’ si cher à Peter Dale Scott, c’était le vrai état, un supra état, la direction générale informelle de l’état formel. Dans cette configuration, aucune gestion, aucune stratégie ou démarche, aucun progrès, aucun développement ne pouvait être possible, aucune élection propre ne pouvait être envisagée. Nous étions enfermés à l’intérieur d’un schéma centralisant plein et entier, très strict et très confiné de la décision, source de toutes les dérives dont la corruption est très loin de constituer le plus grand mal.

           Les écoutent téléphoniques rendaient la vie privée des citoyens une chimère, que dire de celles des opposants politiques ?

           Les interdictions de sortie du territoire national (ISTN) transformaient l’Algérie en un immense pénitencier à ciel ouvert.

           Je ne souhaiterai pas m’étaler encore outre mesure sur le sujet, mais j’estime personnellement que la coquille  fut privée essentiellement des instruments qui lui permettaient d’encadrer totalement pour ne pas dire dominer pleinement l’ensemble de la société, l’économie, la politique, les médias du pays dans son ensemble.

Mohamed IKHLEF : Mesures de bons augures donc pour le pays ?

M.D : Je ne rêve pas, je ne vendrais donc pas des illusions. Attendons cependant de voir si les activités du DRS prises en charge par l’état major de l’armée ne constitueraient pas un temporaire éternisant ou que ce passage ne soit qu’un transit, une simple mise en attente pour une réaffectation future vers des supports plus domestiqués. Dans tous les cas de figure, et si personnellement, sans faire la fine bouche, j’apprécie grandement ces mesures, elles demeurent très insuffisantes pour la construction d’un état de droit. L’état civil, et nous en sommes très loin, ne m’intéresse pas car l’état policier style Benali (Tunisie) passait également pour être un état civil, ce qui ne l’empêchait pas d’être pour autant une féroce dictature. Les Algériens revendiquent l’instauration d’un véritable état de droit et pas moins et nous en sommes très loin.

Mohamed IKHLEF : Le chef du gouvernement en sus du CNES et du patronat a réuni des experts pour tenter de trouver des solutions à la                                          crise économique induite par la baisse des revenus pétroliers, une action prometteuse ?

M.D : Sourire ; Je n’ai écouté que superficiellement l’intervention du premier ministre. Elle se voulait technique, totalement déconnectée de la dimension politique sur laquelle de notre coté nous reviendrons si vous le voulez. Cependant, le discours de Sellal lors de cette manifestation, les mesures prises dans le cadre de la loi de finance complémentaire pour 2015 et celles envisagées dans le projet de loi de finance pour 2016, la dévaluation du dinar, le débat sur les subventions, la mise en production d’un champ pétrolier près de Hassi Messaoud pour produire 38000 barils/Jour (du pillage), la volonté de bancariser les capitaux de l’informel, prouvent indéniablement que le gouvernement privilégie essentiellement et principalement une approche financière pour la sortie de crise. Mais pas seulement. Les objectifs de la recherche systématique des niches fiscales dans cette approche peuvent, je dis bien peuvent, constituer une brouille ou un leurre pour cacher une soumission aux injonctions dictées pour faire adhérer l’Algérie à l’organisation mondiale du commerce. La demande de l’OMC pour l’augmentation des prix locaux de l’énergie et notamment celui du gaz constituait un préalable pour la poursuite des négociations en vue de l’adhésion de l’Algérie à cette organisation et le projet de la LF 2016 le prévoit. Nous avons également tous suivi les déclarations du nouveau ministre du commerce en ce sens et sa volonté de faire avancer et peut être faire aboutir un dossier qui fut à sa guise longtemps abandonné. Ceci étant, je souhaiterais beaucoup me tromper, mais si les choix stratégiques sont déjà adoptés pourquoi avoir réuni cette conférence ? Une diversion par une conférence de dupes ? Le premier ministre disait prendre en compte les avis des experts mais expliquait qu’il était à la tête d’une institution exécutive qui avait pour mission d’exécuter à la lettre le programme du président de la république. Il semblait s’excuser presque par avance de ne point pouvoir prendre en considération les recommandations de cette manifestation. Pour autant, vous conviendrez que je me réserve le droit de douter beaucoup des promesses de cette conférence alibi.

Mohamed IKHLEF : Et cette approche financière adoptée par le gouvernement peut elle constituer une panacée à la crise ?

M.D : Absolument pas, et l’exécutif semble en être conscient du reste. En effet, le gouvernement d’une manière très timide annonce quand même en parallèle sa démarche économique. Dans son discours lors de la conférence de djenane el mithak, Sellal à fait savoir que l’entreprise nationale allait se voir attribuer un rôle central dans la politique économique du gouvernement. Le ministre de l’industrie et des mines à également annoncé la mise en œuvre de douze grands pôles industriels autours desquels viendraient se greffer les petites entreprises pour promouvoir le made in Algeria. En d’autres termes, et au lieu de regarder l’avenir, le gouvernement se projette dans le passé et nous replonge dans l’industrie industrialisante chère à l’économiste français De Bernis et dont on connait les déboires. La notion de ‘‘pôles de croissance’’ remonte même à un peu plus loin dans le temps. Elle était défendue par François Perroux père spirituel de De Bernis. Le gouvernement semble ainsi avoir opté pour une approche autocentrée contrôlée par l’état, un retour en somme au ‘‘socialisme scientifique algérien’’. Il y a moins d’un mois, lors ‘‘d’une visite d’inspection et de travail’’ dans la wilaya de Relizane, le ministre de l’industrie annonçait la création future de plus d’un millier de postes de travail dans la région et ce grâce à une usine de textile en construction. Il aurait fallu peut être demander aux Khenchelis ce qu’il est advenu de leur usine de textile qui produisait pourtant une  flanelle de qualité, ou aux habitants d’Akbou de nous entretenir sur la grande usine de velours de la région, ou du devenir de la grande usine de robinetterie de Berrouaghia etc…. Ces grosses usines ne permettent aucune flexibilité pour une réadaptation ou une diversification de leurs produits si de besoin, elles vont probablement constituer à plus ou moins long terme un potentiel à la subvention étatique qui n’a plus cure par les temps de disette. Bref, il est malheureux de constater que bien que libéré grandement de l’hégémonie du parti de l’administration (un préalable), et à l’instar de l’opposition formelle, le pouvoir n’a opéré aucune mutation intellectuelle, et semble toujours enfermé dans les vieux schémas abandonnés à la mort de Boumediene. Sourire puis : Nostalgique le Bouteflika.  

Mohamed IKHLEF : Il est incontestable que votre critique est  systémique  donc visant les politiques mises en œuvres et très au dessus des                                        simples attaques sur les différentes taxes ou la bancarisation des capitaux informels, mais le FIS avec cette perception de                                     la situation peut-il proposer une alternative ?

M.D : Le FIS exposera lui-même sa vision des choses quand il le jugera nécessaire. Personnellement je fais partie d’une équipe pluridisciplinaire (installée en octobre 1991 par cheikh Abdelkader Hachani), certes proche de la direction du FIS et à laquelle nous soumettons bien entendu nos réflexions, mais pour autant, mes déclarations aujourd’hui n’engagent que cette équipe dont je suis une sorte de porte parole et en aucun cas le FIS.

           Ceci étant, il nous est impossible à travers un simple entretien de disposer de l’espace et du temps pour exposer entièrement notre approche économique, et je vous ferais grâce à cet effet de plusieurs chapitres et entre autres de ceux relatifs à l’étude d’une manière globale de l’économie mondiale et de celui traitant du potentiel algérien (ressources naturelles, spécificités propres, savoir faire etc…). Les deux études sont absolument nécessaires pour définir précisément les secteurs d’intégration et les portails d’incursion possibles des produits algériens au marché mondial. Vous remarquerez dans ce cadre que la conception aujourd’hui d’une industrie destinée à exporter ses produits ne s’improvise pas et vouloir avancer à l’aveuglette dans l’obscurité du labyrinthe économique mondial serait, le moins que l’on puisse dire, très hasardeux et les propos du gouvernement en ce sens ne peuvent être que des soporifiques. Nous vous épargnerons également ici le volet agraire dont le gouvernement ne semble pas maitriser les pistes pour la définition d’une politique claire à mettre en œuvre pour lancer un secteur moteur de l’économie nationale. Une agriculture plus avide d’une restructuration profonde, de moyens d’exploitation modernes et de mesures concrètes destinées à fixer sa main d’œuvre qui hante aujourd’hui les grandes villes, que de subventions inutiles.

           Pour autant, la volonté de bancariser les capitaux de l’informel reste une œuvre importante qu’il faut pouvoir réussir. Mais pour ce faire, la mesure d’incitation prise en ce sens par le gouvernement n’est absolument pas satisfaisante. J’exclue de mes propos ceux qui vont  utiliser l’argent sale pour contrecarrer par tous les moyens l’action du gouvernement, entretenant l’arrière pensée de retrouver derrière l’échec de l’exécutif les commandes du pouvoir et c’est la plus grande part du capital informel, mais il est beaucoup à craindre pour ne pas avancer des certitudes de ne pas voir grand monde répondre à cette sollicitation du pouvoir. En effet, même en donnant la possibilité aux détenteurs de cette masse fiduciaire de formaliser gratuitement leurs avoirs à travers le secteur bancaire, la crainte d’êtres identifiés et ils le seront reste une retenue assez importante pour pas mal de candidats qui aspirent à poursuivre leurs activités de l’ombre si enrichissantes de par ailleurs. Vous remarquerez que le gouvernement en parallèle n’annonce aucune mesure conséquente pour tarir les sources de cette recapitalisation informelle. Ceci étant, et d’un autre point de vue, nonobstant la contrainte de l’identification, l’empêchement majeur demeure l’utilisation des capitaux. Si l’on n’a pas su gérer 800 milliards de dollars, comment gérer 3700 milliards de dinars en conservant les mêmes procédures de gestion? Cela risque de faire hésiter beaucoup de monde.

           Cette cagnotte (si l’on arrive à la réunir) serait destinée à financer des projets nous dit on, probablement publiques et privés. Selon quels mécanismes seront octroyés les prêts pour les investisseurs privés ? Toujours à travers les appels téléphoniques des puissants pour entretenir les cartels ou en exigeant, selon les procédures bancaires d’usage, des garanties aux emprunteurs que ne peuvent fournir que les grands entrepreneurs ou les riches qui disposent d’actifs? Pratiques irrégulières sur le double plan économique et de la religion conduisant à enrichir d’avantage les riches et maintenant par ailleurs la population dans la pauvreté. D’un autre coté, cette cagnotte financera t’elle également les entreprises publiques ? Parce que la démarche économique décrite plus haut est, en elle-même suicidaire, on peut raisonnablement considérer que les capitaux engagés pour la soutenir seront indéniablement lamentablement gaspillés.    

Mohamed IKHLEF : Cette catastrophe annoncée peut elle être évitée ?

M.D : La stratégie économique du gouvernement est comme vous le dite une véritable catastrophe dont les effets ne manqueraient pas d’atteindre les Algériens aux confins de la présente ou tout au plus au début de la prochaine décennie. Il est absolument certain que les mêmes causes engendrent les mêmes effets et que dans le cadre d’un statuquo managérial, la dilapidation des restes de la masse monétaire encore disponible n’est en aucun cas une simple vue de l’esprit, elle ne fait même, l’ombre d’aucun doute.

           Il y a urgence à abandonner la démarche des grands pôles industriels et des grosses usines, d’autant que l’engagement financier pour l’ébranler n’est qu’à ses débuts. Dans le cas de l’Algérie, le plan (temporairement) est nécessaire pour une amorce étudiée de l’économie, principalement du fait que l’état, propriétaire de toutes les ressources ne peut que forcément être aux commandes pour conduire ce qui en fait doit constituer une transition économique. Pour autant, il est absolument nécessaire de construire l’économie nationale en s’appuyant sur des start-up dont l’opportunisme principalement, la souplesse, la flexibilité, les adaptations à l’environnement économique constituent des qualités naturelles.

           Il est indispensable pour ce faire de permettre d’un autre coté aux banques d’êtres dans leurs véritables rôles dans l’accompagnement et le soutien à un système économique que nous voulons  performant. Pour ce faire, il y a urgence à opérer des réformes structurelles de fond au niveau de l’ensemble des institutions financières. Les banques chargées de l’octroie de crédits se doivent de redevenir des entités économiques et de s’autodéterminer fonctionnellement de toutes les tutelles pour divorcer avec les anciennes pratiques (téléphone compris) et permettre l’expression seule des compétences. Comme pour l’entreprise d’état, la direction de la banque sera comme de bien entendu comptable de ses résultats derrière une banque centrale chargée elle principalement de la régulation du dispositif. Les banques commerciales se doivent à cet effet de se restructurer pour répondre à leurs nouvelles missions. Elles doivent forcément disposer de structures employant des spécialistes confirmés pour les études de rentabilité, de faisabilité et d’intégration au schéma économique national (au préalable mis à la disposition des banques par le plan ) des projets économiques candidats au financement. Il faut que les banques puissent disposer d’une organisation leur permettant de suivre l’avancement sur le terrain de leurs engagements financiers, et de suivre également les contorsions des économies mondiales. Tout un programme est donc nécessairement à mettre aussi en œuvre en direction des ressources humaines, depuis les formations obligées, spécialisées, les écueils des résistances aux changements, le recrutement etc…Il serait aussi grand temps d’informatiser l’ensemble des opérations bancaires et de relever au niveau international  le fonctionnement technique des banques. D’un autre coté, par le plan, nous ne visons pas la création d’un ministère. Une équipe pluridisciplinaire de spécialistes de haut rang défricherait les modules, les sens et directions des vecteurs de l’investissement privilégiés pour amarrer le pays à la mondialisation. Le plan aura pour finalité de prioriser et de guider les flux des placements mais sans pour autant constituer un blocage aux initiatives porteuses qui sortent de son champ de vision. Il demeure tout aussi entendu que l’adhésion de l’Algérie à l’OMC doit être absolument proscrite pendant cette période de construction de l’économie, pour empêcher de compromettre réellement et totalement les efforts et sacrifices du redressement.

           Je ne voudrais pas retourner aujourd’hui encore plus le couteau dans la plaie, mais un ancien ministre du budget affirmait qu’un des patrons les plus en vue aujourd’hui, et qu’il a nommé du reste, s’est fait effacé une ardoise fiscale de 210 millions de dinars courant des années quatre vingt dix. Un autre importateur, grand serviteur de l’état par ailleurs aurait dans la même période bénéficié d’un effacement de 15 millions de dinars. Entre peut être ces deux limites, la liste est très longue. Cette institution financière collectrice de l’impôt, entre les mains du parti de l’administration, a toujours joué le rôle d’un instrument contendant de répression contre les uns et de gang de velours pour d’autres. Sa réforme en profondeur devrait aller dans le sens permettant de lui assurer une autonomie pleine et entière, la formation absolument névralgique de son personnel, et l’informatisation totale et complète de l’ensemble de ses structures et de ses opérations constituent un préalable incontournable à entreprendre en son sein, au même titre que celle des douanes dont il est inutile de relater les disfonctionnements structurelles et les effets dont beaucoup furent rapportés par la presse. Ces deux institutions devraient être fondamentalement remodelées parce qu’elles pourraient si la volonté est présente, jouer un rôle névralgique dans la lutte contre l’informel en tous genre

Mohamed IKHLEF : Votre mot de la fin ?

M.D : Mener à bien, ce qui n’est pas certain, le redressement d’une économie est, le moins que l’on puisse dire, très laborieux, très contraignant et surtout ingrat. Parce que les performances attendues et les bénéfices sont toujours  de long terme, les entrepreneurs de la démarche se doivent impérativement de tout entreprendre pour bénéficier du soutien de ceux qui auront à supporter le poids des privations, des souffrances, des sacrifices, à savoir le soutien des Algériens, ce qu’ils ne peuvent obtenir qu’à travers l’adhésion de leurs véritables représentants à la démarche. C’est donc une nécessité que de prendre langue avec la véritable opposition pour espérer aider le pays à éviter les situations d’instabilités que connaissent nombre de pays arabes. A l’inverse, faire l’autruche, adopter l’attitude de après moi le déluge, verser dans un optimisme béat ou plus probablement investir dans la répression constitue une responsabilité majeure, hors norme. Prendre le risque de poursuivre une démarche suicidaire, de surcroit en solitaire, relève de l’inconscience ou du désir de punir l’Algérie et son peuple.

 

Propos recueillis par Mohamed IKHLEF ancien journaliste et responsable de la rédaction de l’hebdomadaire El Forkane du Front Islamique du Salut.

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