La presse et la crise politique en Algérie

 Fouad Delici
          Il n’est absolument pas de besoin de rappeler que la presse d’investigation n’existe pas en Algérie du fait de la nature du système politique de notre pays. Les affaires de corruptions mettant en cause des responsables de la Sonatrach, ou des gestionnaires du projet de l’autoroute Est-Ouest comme toute les autres affaires du genre, ne constituent point le fruit, ou l’aboutissement d’une enquête réalisée sur le terrain par un, voir une équipe de journalistes. De simples fichiers dont l’origine est à rechercher quelque part sur les étagères des officines de l’ombre et de l’anonymat sont remis à la presse, dont la mission consiste uniquement à en déverser le contenu nauséabond sur la place publique. Un fichier (même sujet et contenu) s’étale donc naturellement le même jour et dans la quasi majorité des journaux, instruisant ce faisant l’opinion nationale et internationale de l’ouverture des hostilités contre X.           

          Au même titre que pour l’ensemble des institutions de la république, le pouvoir illégitime assimile la presse, à un instrument, un appareil, voir un simple outil au service de ses intérêts. Sous les ordres et de quelque manière que se soit, les médias n’ont pas pour vocation de véhiculer uniquement la propagande du régime, ils sont aussi utilisés à l’instar de la justice, comme une arme de destruction massive contre tous ce qui est pressenti comme menaçant les intérêts du Pouvoir absolu et si besoin est, et notamment dans les luttes de clans, comme c’est le cas actuellement, la presse devient une arme hautement stratégique. Parlant de Bérégovoy et faisant allusion au rôle joué par la presse Mitterrand disait: « Il fut jeté aux chiens ». Et c’est là tout le rôle ingrat attribué à la presse.       

          Pour autant, les mobiles, qui sous tendent les guerres claniques, ne sont jamais dévoilés. Pour l’exemple, les Algériens ne savent pas officiellement pourquoi monsieur Zeroual a ou fut démissionné. Il eut cependant droit au même procédé. Une attaque médiatique dirigée contre lui et ses proches l’emporta.

          Ignorant dans tous les cas de figures les motivations des assaillants, l’Algérien ne prend pas parti. Il est démotivé. Comme pour les élections, il ne participe pas, il ne se sent pas concerné. Ignorant également les tenants et aboutissants d’une lutte ou les prédateurs agissent à visage masqué, il impute sur le  compte des pertes et profits du chapitre des intérêts claniques les raisons profondes de cet antagonisme.

          A travers le bruit sourd des explosions rapportées par la presse, l’opinion sans s’en inquiéter outre mesure, comprenait que la guerre faisait rage et atteignait les sommets du pouvoir en prenant connaissance des doutes formulés par un quotidien sur l’intégrité du frère de Bouteflika dans le dossier Alsthom. Moins d’une semaine après cette énième salve, le Président eut un accident cérébral vasculaire (AVC) et fut évacué précipitamment en France pour y être soigné. Du coup, les assaillants changent de fusil d’épaule, et adoptent une stratégie arcboutée essentiellement sur la maladie de Bouteflika. La guerre prenait désormais une tout autre tournure, elle abandonnait le domaine de la corruption et des malversations pour s’engager désormais sur celui du terrain politique. 

          Durant la période d’hospitalisation de monsieur Bouteflika au val de grâce, les Algériens eurent droit, grâce à une campagne soutenue par l’écrit et l’image de la presse et de la télévision privées, à un cours détaillé sur les AVC ischémiques et leurs effets sur un malade. Et, parce que la maladie affectait monsieur Bouteflika, le cours en question débordait forcément sur la vulgarisation de l’article 88 de la constitution algérienne, et principalement sur les modalités de son application.   

          Toutes les procédures à suivre permettant la constatation de la vacance du Pouvoir et les différentes étapes menant aux conditions légales du renouvellement du Président de la République étaient traitées dans le détail avec en appui le recours  aux témoignages de juristes, constitutionnalistes et spécialistes politiques. Informer est du reste le rôle de la presse diriez-vous. Absolument, sauf que dans le cas d’espèce, un colonel dont le nom et le pseudonyme importent peu, assurait selon les observateurs, l’animation des rédactions par la baguette de la manne publicitaire ; uniquement ?        

          Parallèlement, une grande agitation s’était emparée d’une vingtaine de partis politiques dit d’opposition auxquels s’étaient joint quelques ‘‘personnalités’’. Tout ce beau monde, très bien médiatisé du reste, exigeait ni plus ni moins que la mise en œuvre immédiate des dispositions du fameux article 88. Le pouvoir en Algérie est vacant, par suite du transfert en France du Président de la république, martelait cette ‘‘opposition’’, qui se demandait qui gouvernait le pays en l’absence de Bouteflika revendiquant avec force une élection présidentielle anticipée.

          Cette synergie entre l’action de ‘‘cette opposition’’ et une bonne partie de la presse privée ne trouvait pas  grâce auprès des Algériens. Son allure, ses formes, disaient-ils, avaient quelque chose de pervers, de préfabriquée. En suivant ce manège vous n’avez pas le tournis, c’est l’odeur de la contrefaçon qui vous prend à la gorge, et la sensation du danger des liaisons dangereuses, à tord ou à raison, vous submerge et forcément, le doute s’installe. 

          Pour autant, l’observateur averti aurait remarqué que les partis du Pouvoir, majoritaires dans les institutions de la République (APN, Sénat, APW et APC) représentant, tout au moins sur le plan officiel, de la majorité des Algériens et qui donc auraient pu faire contrepoids à l’action des contestataires, pour ne pas dire, auraient rendu quasiment impossible leur action, avaient été préalablement neutralisés. Sans le FLN et le RND, le Président avait perdu ses soutiens, il était ainsi foncièrement isolé politiquement.  

          Pour un observateur Fisiste au fait du fonctionnement du système politique algérien, cette campagne pour une présidentielle anticipée puait la manipulation machiavélique à plein nez. Elle lui rappelait la triste alliance CNSA/MEDIAS scellée pour fournir l’alibi politique au coup d’état militaire opéré contre la volonté populaire ce 11 janvier 1992 de triste mémoire et du prix, payé par le peuple algérien qui refusait l’illégitimité. Furieux, il ne cessait de répéter que cette campagne en avait endossé toutes les apparences et les attributs, probablement à l’insu du plus grand nombre des partis politiques qui la composait. Il soulignait aussi avec force, qu’il ne se souciait nullement de Bouteflika et de son avenir dont il souhaitait ardemment le départ, mais sa foi lui interdisait de cautionner les magouilles, les coups bas et hypocrites même à l’encontre de ses pires ennemis. Il craignait, de part l’expérience vécue dans l’éviction de Chadli et de Zeroual que les algériens, encore et toujours, auraient à en payer le prix. Le droit et la transparence se doivent de prévaloir en tout temps, tout lieu et toute circonstance dans le règlement des conflits quelqu’en soit leur nature et leur niveau.

          D’un autre coté, il voulait absolument me convaincre que tout ce tapage, ne visait absolument pas à façonner psychologiquement l’opinion publique pour la faire adhérer à l’idée d’une élection présidentielle anticipée. Les Algériens, totalement inconsidérés, sont situés complètement en dehors de l’équation posée me disait-il. Ils ne sont nullement informés des enjeux réels d’un conflit d’intérêts dont ils sont et restent absolument, l’unique victime.     

          Maintenus dans une totale ignorance des tenants et aboutissants d’un antagonisme rendu volontairement apparent et public par la divulgation des scandales financiers de toute sorte, impliquant principalement ‘‘les hommes du Président’’, les Algériens, sont assignés uniquement à remplir la galerie pour un spectacle tout ce qu’il y a de plus affligeant, de honteux, de mesquin et d’indigne. Tout, absolument tout dans le pays se décide sans et à l’écart du peuple. Les Algériens ne peuvent prétendre formuler le moindre avis, ne serait ce que sur le traitement de surface d’une opération (Déposition du Président de la République pour raison de santé) dont ils sont normalement les premiers concernés.   

          Les Algériens d’une manière générale poursuivait mon interlocuteur, ne perçoivent pas les dessous de toute cette débauche de sous, d’énergie, de mensonges, de coups bas, de déstabilisation, de faux débats, de faux patriotisme, de vrais faux scandales. Ils ne comprennent pas pourquoi ceux qui dans un passé récent, avant le retour de Bouteflika et les déclarations de Saadani au sujet d’un état civil (sourire), étaient encore désignés par la presse du vocable de ‘‘faiseurs de rois’’ n’avaient pas agis, n’étaient pas passés tout simplement à l’action économisant humiliation, traitrise, hypocrisie à la nation.   

          En fait, et pour pouvoir passer à l’acte, il aurait fallu que les metteurs en scènes de ce théâtre d’ombre puissent disposer de la liberté d’agir, liberté que ne peut attribuer que la légitimité qu’ils n’ont pas, concluait enfin cet observateur. Tout faiseurs de rois qu’ils étaient, ils ne pouvaient, avant tout engagement majeur, faire autrement que de quémander au préalable l’approbation des grands maitres du monde, (USA en premier et France en second lieu).   

          Toutes les péripéties de cette campagne, de ces scènes de gâchis de toutes sortes et d’un autre âge, toutes ces alliances contre nature ne constituaient pas plus que l’argumentaire dans la formulation de la demande présentée selon les us et coutumes des gens de l’obscurité, des ténèbres, des gens de la nuit.

          Et, du berger à la bergère et donc à travers la presse, de la bouche du Président de la République française vint la réponse. Parlant de Bouteflika « il est en convalescence dans l’établissement des Invalides  où il se voit prodiguer tous les soins nécessaires et il aura ensuite à rentrer, j’espère le plus vite possible, dans son pays » poursuivant, suite à une question sur le chaos possible en Algérie en relation avec ce qui est communément appelé le printemps arabe «Il y a une solidité des institutions algériennes. C'est aux Algériens de déterminer leur avenir. Des élections sont prévues en 2014 et je fais confiance à ce processus» Ces instructions ont été transmises par le canal des deux chaines de télévision TV5 et France 24 qui émettent sur les satellites Hotbird et Nilesat pour être réceptionnées par qui de droit, et RFI pour une copie conforme aux Karzai des fins fonds de l’Afrique.

          Si changement de Pouvoir en Algérie il y aura, il aura lieu en 2014 et uniquement à travers des élections ‘‘prévues’’. La demande est donc ainsi refusée, sèchement, sans aucune délicatesse. L’article 88 passe à la trappe et Bouteflika triomphe. Mais, derrière des propos qui piétinent tout faux semblant de souveraineté dans le pays, aucune institution, aucun parti politique, ‘‘aucune personnalité’’, pas un membre de la famille révolutionnaire, pas un Don Quichotte, pas une chèvre de Mr Seguin, en Algérie nul ne s’offusque. Les septuagénaires que nous sommes ‘‘n’ont donc tant vécu que pour cette infamie ?’’

          Et le retour de monsieur Bouteflika au pays fut tonitruant. En effet, six jours après son arrivée, le patron de la gestion de la manne publicitaire le colonel Fawzi qui faisait valser la presse aux airs de ses symphonies fut remercié. Moins de deux mois plus tard, des changements structurels touchant à l’organisation et la chaine de commandement affectent le DRS et l’offensive se termine avec un changement de gouvernement très significatif pour la suite des évènements. Bouteflika reprenait ainsi la main ? La crise du FLN se devait absolument d’être résorbée, un nouveau putsch régla la question. Le FLN revit, réoccupe et le terrain et les médias avec la désignation d’un nouveau secrétaire général dont les déclarations lui donnent la vedette et réoriente le débat médiatique. La guerre était finie ?

          Le séjour en France du Président de la République semble lui avoir été des plus bénéfiques et les soins prodigués des plus revigorants compte tenu de la rigueur et fermeté des décisions majeures prises dès son retour au pays lui qui paraissait, dans sa guerre de position, tant affaibli avant sa maladie recourant moins à l’action qu’aux menaces.

          Et les rôles s’inversent. Ce n’est plus monsieur Bouteflika mais ses adversaires, désormais affaiblis mais pas anéantis par l’arbitrage des maitres des Karzai qui semblent ne plus posséder les moyens de l’action pour venir à recourir aux menaces. En effet, les Algériens s’étonnaient d’entendre le premier ministre et les membres du gouvernement dans leurs interventions, rabâcher leur attachement indéfectible à la stabilité de l’Algérie. Ne voyant nullement les indices, ou les prémisses d’une agression externe, les Algériens attribuaient les propos récurrents du premier ministre relatif à la stabilité de l’Algérie à de l’ameublement, du décor, des paroles pour ne rien dire, en somme pour faire premier ministre algérien sans plus. Et pourtant.  

          Quelques articles de la presse écrite traitant de la contestation sociale dans le pays rappelaient l’éventualité d’un soulèvement populaire en Algérie, et dans le même sens et sujet, affirmaient dans d’autres écrits, que les ingrédients déclenchant d’un printemps arabe existaient chez nous et que le pays n’en était nullement prémuni.  

          Faisant nettement mieux, ou peut être en plus soutenue, une chaine de télévision algérienne privée diffusait des témoignages et des émissions, très médiocres du reste dans le fond et la forme mais dont le traitement d’un sujet en particulier, très tendancieux par ailleurs, prêtait fortement à penser que le programme en question véhiculait, d’une manière certes  transparente et sourde pour le commun des mortels, une lourde menace pour la stabilité du pays. Les adversaires de Bouteflika auraient les moyens et les capacités permettant d’allumer les feux de la fitna et pourraient pousser la population au soulèvement voir à la désobéissance civile.  

          Les émissions ou les articles en question étaient certes enveloppés dans une carapace légale incontestable mais au travers desquels semblait quand même suinter, vrai ou faux, cette lourde menace, ou tout au moins fut-elle perçue en tant que telle par beaucoup d’observateurs. Un hiver algérien, une contestation populaire provoquée est possible semblait dire le message. Elle aurait à s’exprimer par des manifestations ou rassemblements de rue qui pourraient se poursuivre à échéance de la chute du Pouvoir.

          L’inquiétude des pouvoirs publics n’étaient donc point une vue de l’esprit, et ne résultait pas d’une tartufferie du gouvernement puisque cette très forte préoccupation semblait également être partagée par les autorités américaines qui ont crû bon, à travers une déclaration de l’ambassadeur des Etats Unis à Alger, rappeler lors d’une conférence de presse tenue le 09 décembre 2013 que :

          «La stabilité de l'Algérie est très importante pour les Etats-Unis ajoutant : «Il est de l'intérêt des Etats-Unis de voir l'Algérie stable afin qu'elle puisse jouer son rôle de leader dans la région».  Les USA seraient « prêts à travailler avec n’importe quel gouvernement qui sera issu des élections présidentielles d’avril 2014 »  Traduisez : Les USA ne permettraient aucune déstabilisation et refuseraient l’arrivée d’un gouvernement issue d’un coup d’état de quelque nature que ce soit.

          La menace semble être prise au sérieux et pousse les pouvoirs publics à la défensive. Sur le plan légal, et dans le sillage égyptien, un texte de loi aurait été adopté et dans lequel, il serait question d’assimiler les contestations a des troubles à l’ordre public, mieux à du terrorisme et les auteurs jugés en tant que tels. Cela promet.

          En Algérie, le cœur du pouvoir se situe en dehors des frontières et ainsi, les parties autochtones qui s’entredéchirent, ne sont que des seconds couteaux, des indigènes qui ont accepté de l’être, de se soumettre et de soumettre leur peuple pour les prébendes de la rente.

          La partie en conflit dans cette lutte pour le pouvoir qui prétendrait faire bouger la rue ne fait que dans la menace et rien que de la menace. Ses partisans ne pourraient absolument ignorer que si la contestation prend pied, comme un torrent en colère, elle emportera et les uns et les autres, tous les usurpateurs, tous les dictateurs, l’ensemble des rentiers.

          Et si la Foi et l’espoir maintiennent en vie, seule l’action dans le sentier d’ALLAH fera vivre.

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