Illégitimité et souveraineté

 

           Fouad DELICI                                                   

               Issus pratiquement dans leur très grande majorité de coups de force, les pouvoirs régnants dans le monde arabe souffrent incontestablement d’une crise de légitimité chronique aux effets dévastateurs. Sur le plan interne, et avec l’essor des télécommunications, les peuples mieux informés se sont émancipés et découvrent, parfois non sans stupeur, l’étendue des méfaits de leurs dirigeants de fait qu’ils finissent par en avoir la nausée à la seule vue de leurs images ou simplement à en entendre uniquement les voix. Rejetés, sans aucun relais au sein de leurs sociétés à l’exception d’une clientèle vorace mais sans effets, les despotes ne peuvent gouverner que par les assassinats, les emprisonnements, le népotisme, la corruption, le mépris, la prétention etc….  

               Pour autant, si la puissance du droit de la force conjuguée à celle de l’argent terrorisent et font des ravages au niveau national sur le double plans humain et financier, le procédé fragilise incontestablement les dictateurs sur le plan mondial et, le rapport actuel des forces sur le plan international, conduit immanquablement ces tyrans vers :

               1- le destin des Saddam, Kadhafi, El Assad, Gbagbo et consorts, s’ils s’avisaient de manifester la moindre velléité de souveraineté dans la gestion de leurs propres Etats.

               2- Comble de l’infâme, une soumission totalement acceptée, pleinement et entièrement assumée, aux gendarmes du monde quitte à se faire ainsi, définitivement couronner par l’histoire, du sacre des méfaits que constitue la KARZAIZATION.

               En définitive, les ‘‘Pouvoirs’’ locaux, moins du fait de leur faiblesse militaire que de l’immensité de leur illégitimité, sont devenus totalement et entièrement soumis à la domination des puissances occidentales, préservant à peine ce faisant, leur statut humiliant de subordonnées, n’exerçant plus sur leur territoire qu’une sorte de ‘‘chefferie policière’’. Le coût économique de la servitude reste cependant incommensurable, inestimable pour les peuples, puisque pour durer, et préserver autant que faire se peut leur statut humiliant et honteux de ‘‘Malik’’ ou ‘‘Rais’’’ les ‘‘chefs’’, au travers de l’abandon de leur souveraineté, transfèrent le contrôle des ressources et richesses de leur nation à leurs mentors. Dans l’absolu, les populations sans voix, vivent et perçoivent cette faiblesse mesquine des uns et cette arrogance affirmée des autres comme un simple racket. Ces autres, ces puissants du monde, ces maitres en droit et es-démocratie, ces racketteurs, ne sont en définitive pas plus que des Capos, de simples truands internationaux usant du droit international comme le berger userait de son bâton pour guider ses bêtes. Pour autant, et afin de glisser du général au particulier, l’Algérie pays arabe et de surcroit africain pourrait-il échapper à la subordination imposée ?

               Le 25 février  2012, depuis l’enceinte de l’ambassade américaine en Algérie, madame H.Clinton, alors secrétaire du département du foreign office US expliquait aux journalistes sa conception de la société et affirmait en substance:

               «Je vois la société en ce 21ème siècle comme une société qui fonctionne en ressemblant à un tabouret à trois pieds,» avait-t-elle commencé par dire, poursuivant : «Je vois la société à travers trois piliers : Le premier, un gouvernement qui rend compte, qui est responsable et crée des opportunités pour la population. Le deuxième pilier, un secteur privé brillant, dynamique et qui s'ouvre sur le monde pour créer des opportunités d'emplois pour la population. Le troisième pilier, la société civile qui travaille sans relâche pour créer les conditions de vie quotidienne aux citoyens.»

               Philanthrope la dame ? Rien de plus faux. La secrétaire US rendait simplement publique (pour en informer toutes les parties prenantes, Pouvoir apparent et caché, responsabilisant ainsi tout ce beau monde), la teneur globale d’une ‘‘map road’’ américaine pour l’Algérie. Les autorités en charge de la mise en œuvre officielle de la feuille de route américaine, annonçaient le 8 mai 2012 depuis la glorieuse ville de Sétif et  faisant allusion à ‘‘l’instance législative (APN)’’ ce qui suit :

               « Elle aura pour charge de parachever l’adaptation du système juridique et réglementaire national dans le sillage des réformes politiques, à leur tête la révision de la Constitution pour amorcer une ère nouvelle en matière de promotion de bonne gouvernance, de modernisation des institutions de la République et d’élargissement du champs des droits et libertés pour suivre l’évolution de la société et répondre aux exigences du développement au mieux des intérêts des citoyens. »

               Pour rester dans le contemporain des évènements, ceux qui ont suivi le déroulement et les résultats de la tripartite (Gouvernement, Patronat et Syndicat) à travers les différentes déclarations des acteurs concernés auront compris que l’exécution du deuxième pilier de la feuille de route américaine est en traitement, et que la question de la ré industrialisation du pays n’est qu’un fumigène, pour ne pas dire une fumisterie, au moment ou le pouvoir aspire à faire intégrer le pays à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) après avoir détruit lui-même et en toute conscience son industrie, obéissant en cela au fond monétaire international sous le silence complice du syndicat unique.

               La mise en œuvre du troisième pilier est déjà ancienne. Elle a commencé pratiquement avec les élections législatives ou nous avions eu à observer le rajeunissement à travers le renouvellement des traditionnelles et habituelles têtes de séries des listes de candidatures. Le gros parvint ensuite avec les changements intervenus dans toute la série des grosses pointures publiques et privées type Belkhadem, Ouyahia, Soltani, Saadi  et d’autres et s’est poursuivi, selon quelques observateurs, avec les derniers changements intervenus dans la sphère sécuritaire. Il peut y en avoir d’autres bien que nous connaissons au moins un qui a échoué.

               Le premier pilier (Un gouvernement responsable et qui rend compte) qui ne peut se traduire concrètement qu’au travers d’amendements constitutionnels est en chantier et nous aurons à en connaitre bientôt le contenu. Ceci étant, la révision de la constitution, passage obligé pour ce faire (réaliser le premier pilier), semble rencontrer une forte opposition. Dans ce cadre, la rumeur sur la prorogation du mandat présidentiel n’en est que le faux alibi. Elle a cependant, au moins eu le mérite d’avoir mis en scène, l’attelage vieillissant représentant ceux qui ruent dans les brancards identifiés de par le jeu des alliances et filiation des chevaux de tête. Un courant qui fut quand même capable d’entrainer par influence ou manipulation une partie de la presse et des partis politiques pour essayer de renvoyer à plus tard la révision de la loi fondamentale. Comme pour en être dérangé, il faut au préalable en connaitre la teneur, tout indique que la commission qui travaille sur le texte est un simple faire valoir, le projet étant finalisé et ficelé, attend son heure pour remonter en surface. Cependant, si l’amendement de la constitution pourrait gratifier les Algériens d’un chef de gouvernement responsable et qui rend compte pour faire plaisir au foreign office américain, rien ne pourrait par contre garantir à notre peuple, à en croire monsieur Ghozali, que l’homme ne saurait être, encore une fois, pas plus qu’un minable Harki.

               En effet, en s’affublant honteusement (ou courageusement ?) du qualificatif de Harki, l’ancien chef de gouvernement Sid Ahmed Ghozali, en parfaite connaissance de cause, ne laissait pas moins entrevoir à travers cet aveu, un aperçu de la réalité des pratiques méthodologiques caractérisant l’exercice du ‘‘Pouvoir’’ en Algérie. Les soumis d’en haut exigeant toujours  une soumission totale de ceux d’en bas.

               Sur le plan économique, il n’y a pas lieu de revenir sur les multiples sauvetages d’entreprises françaises opérés, avec l’argent du contribuable, par le pouvoir algérien (Celui d’Alstom étant le plus retentissant) ni sur le ‘‘délit d’initié’’ du ministre français des affaires étrangère concernant la loi sur les hydrocarbures publiée sur le journal officiel du 9 mars 2013 et particulièrement en ses dispositions concernant l’exploration et l’exploitation des gaz de schistes. Nonobstant les aspects écologiques de surface, la fracturation hydraulique, procédé unique actuellement d’exploitation de ces gaz non conventionnels utilisera entre 10 000 et 20 000m3 d’eau par puits (en fonction de la profondeur),  ressource ô combien vitale pour notre grand Sud. Ce volume d’eau, mélangée avant son injection à plus de 700 produits chimiques risque de contaminer la nappe phréatique de l’Albien, pratiquement unique réservoir de tout le grand Sud Algérien. Si cela est, et 90% que cela sera, les conséquences de cette loi, approuvée en conseil du gouvernement, entérinée par le chef de l’Etat et votée par les deux chambres seraient absolument catastrophiques pour le Pays. Elle ne sera pas la loi Yousfi, comme ne fut pas celle qui l’a précédée de loi Khelil. Elles sont les lois du Pouvoir Algérien (exécutif et législatif) conçues et entérinées en toute responsabilité et en toute connaissance de cause. Rappelons à cet effet que le conseil constitutionnel français vient de valider la loi interdisant l’exploitation de ces gaz et pétrole sur le territoire français au même titre du reste que les Etats de New York et de Californie aux USA partant du constat prouvé de la pollution des nappes phréatiques observée en Pennsylvanie ou la pratique de la fracturation hydraulique bat son plein.

               Le ministère algérien de l’énergie estime, avec l’exploitation des gisements de ces gaz de schistes, pouvoir doubler sa production pétrolière, probablement pour encore doubler les importations algériennes et mieux faire fonctionner les grandes multinationales occidentales en déclin, tout en retardant parallèlement la faillite des économies occidentales en rachetant un volume encore plus conséquent de leurs dettes à travers l’acquisition par nos argentiers de leurs bons du trésor.

               Entre temps, nos rues grondent, mais les cris éparses restent sans force, fondamentalement sans effets du fait d’une ‘‘opposition’’ quasiment virtuelle. Préfabriquée pour une grande partie d’entre elle, la partie relativement saine semble évoluer en surface, sans perception de la nature profonde de la problématique de la crise du Pouvoir dans le monde arabo africain principalement et ne peut par conséquent conduire au changement. L’élection présidentielle reste en Algérie, et comme toutes les élections et de toute nature, une fausse piste destinée fondamentalement à maintenir le statuquo.  Le candidat du consensus (ainsi nommé pour jouer le rabatteur à un échec annoncé) ne peut pas être plus qu’un lièvre et si changement il y aura en Algérie, tout indique que c’est la rue qui le fera. Cependant, et dans les conditions politiques actuelles marquées par l’absence totale d’un leadership national, la crainte de voir le pays se diriger vers une situation kafkaïenne hante l’esprit de certains observateurs qui estiment qu’un travail inlassable de proximité en direction de la jeunesse est nécessaire. Il ne sert absolument à rien par ailleurs de s’adresser au patriotisme des régnants pour les appeler à participer à une solution de sauvetage de leur pays. Il n’y a pas lieu de se voiler la face, il suffit de se rappeler les différentes tentatives de l’opposition durant la tragédie algérienne et les demandes incessantes de réformes de l’opposition syrienne en direction de leurs dirigeants de fait avant le déclenchement de la guerre civile, pour comprendre la logique des dictatures.  Baignant dans l’ivresse du Pouvoir apparent, ils restent insensibles aux appels des uns ou des autres qu’ils assimilent en tout et pour tout à des preneurs de trône, leur trône. Branchés par un courant fort au Pouvoir profond dont le lieu de résidence semble plus proche des USA ou de la France que d’El Mouradia, nos dirigeants aussi ne peuvent entendre.     

               L’action du rétablissement de la souveraineté dans le monde arabe bute donc contre un double rempart, le local et l’international. Et, en considération de cet environnement complexe, le Cheikh Ali Benhadj, selon une approche qu’il qualifie de stratégique, appelle l’ensemble de ceux qui ont à cœur l’Algérie et son peuple, qui ont à cœur le rétablissement de la souveraineté nationale et partant celui de la dignité des martyrs de la glorieuse révolution de 1954 à aller ensemble vers une période de transition. Il n’est pas question dans ce qui suit de rendre publique le contenu d’une approche arrêtée, plutôt que d’appeler les Algériens à se rencontrer et, toute idéologie mise à part, s’atteler ensemble à définir une plateforme qui garantirait principalement la mise en œuvre d’un état de droit et la réhabilitation définitive dans notre pays du seul mécanisme des urnes pour une alternance légale d’accès au Pouvoir. Il est impératif de bannir définitivement l’illégitimité pour redonner au Pouvoir en Algérie la force et la puissance que ne peut attribuer que la légalité. Il est impensable pour tout Pouvoir d’espérer avoir un rôle constructeur dans l’évolution du monde, une voix qui porte dans le concert des nations, si la sienne n’est celle que du ventriloque qui l’agite.   

               Pour éviter, ou rendre stérile l’action potentielle des Baradai ou Amr Moussa locaux, il faut souder par un accord librement consenti les différents courants politiques de la société algérienne qui ont tous le droit d’exister pour évoluer, et opposer ce faisant aux maitres des Karzai, une cohésion sociétale bâtie sur des convictions et le souci du  devoir national. L’occident a bien essayé de déchirer l’Iran entre conservateurs et réformateurs et créer ainsi une porte d’entrée pour déstabiliser la république. L’échec de la tentative est à inscrire sur le registre de la cohésion de la société iranienne. Mugabe président du Zimbabwe a nationalisé les terres ‘‘des blancs’’ pour les distribuer aux cultivateurs noirs et a fait à cet effet et continue à faire l’objet de pressions et sanctions occidentales mais sans conséquences majeurs sur le pays toujours grâce à la cohésion du peuple zimbabwéen.

               La légalité et la souveraineté sont en Algérie possible, comme elles le sont au Venezuela en Bolivie et ailleurs, le développement dans notre pays est tout aussi réalisable comme il l’est au Brésil et ailleurs. Ensemble, nous pouvons, ensemble nous le ferons.

 

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