cette fausse interview de monsieur Bouteflika peut n’être qu’un message, noyé dans la publicité, de la nouvelle direction réelle du pays en direction de la France

Djaafar : J’avais demandé à Kamel Guemazi de m’organiser une entrevue avec Abdelkader Boukhamkham et Ali Djeddi. Je voulais les rencontrer ensemble connaissant les relations fraternelles qui liaient les deux hommes depuis près de trente ans. Je désirais surtout, depuis longtemps, questionner les deux frères sur une période qu’ils avaient vécu intensément ensemble.

En effet, libérés après avoir accompli la moitié de leur peine à la prison militaire de Blida après une condamnation par le tribunal militaire pour les mêmes motifs que Kamel Guemazi, Abdelkader Omar, Nour Eddine Chigara, Abassi Madani et Ali Benhadj, ils furent, dans le cadre des négociations avec le pouvoir à la fin de l’année 1993, chargés par leurs codétenus et codirigeant du Front Islamique du Salut d’une mission d’information spécifique.

Pour ce faire, Ils devaient pouvoir circuler, et rencontrer toute personne qu’ils jugeaient utile assez librement s'il pouvait y avoir liberté en 1994 et au terme de leur mission disposer d’un accès libre vers leurs mandataires (Chouyoukhs) pour exposer les conclusions de leur mandat. Les deux hommes déployèrent une énergie gigantesque, très souvent au péril de leur vie, pour s’acquitter convenablement des engagements pris. Nous connaissons tous par contre, comment ils furent reçus et fouillés à Blida lorsqu’ils décidèrent de retourner auprès des Chouyoukhs pour un compte rendu sur les conclusions de leur travail.

 Du côté du Pouvoir, tout n’était que ruse et tricherie, il n’y eu jamais une réelle volonté de dialogue pour une solution politique définitive à la crise qui continue encore à sévir et sans aucune solution possible sans les uniques détenteurs de la légitimité populaire.

            En entrant dans le salon, accompagné par Kamel le maitre de maison, j’eus l’agréable surprise de trouver cinq personnes parmi lesquelles je reconnaissais en plus de Ali Djeddi, Fouad Delici, Kamel Guemazi bien sûr, mais aussi Ahmed, Moussa, Nacer mais point de Boukhamkham. Ce dernier était à Constantine pour raisons familiales et j’eus quand même le plaisir de le saluer à travers le téléphone du Cheikh Ali Djeddi. Ce n’était que partie remise me confia-t-il.

 Nous avons, mes interlocuteurs et moi-même convenu d’un commun accord que, tout un chacun pouvait intervenir sur les questions posées et la publication reprendra une synthèse des interventions aussi fidèlement que faire se peut. Un véritable débat s’instaura dès ma première question et  je compris rapidement que les intervenants ici aussi avaient déjà accordé leur violent. Ils parlaient d’une seule voix comme dirait l’autre.

Djaafar : Je vous aurais volontiers épargné les questions sur les festivités du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie n’était-ce l’interview du Président algérien au journal ‘Le Monde’.

            « A en croire les informations, il n’y a jamais eu d’interview. Si cela se trouve, monsieur Bouteflika ignorait lui-même l’existence de cette fausse publicité. En réalité, cette façon de faire n’est absolument pas une innovation en soi et déjà, en 1991, Kasdi Merbah (Allah yarahmou) avait fait part d’un article payé à 50 000 Dollars US (dollars arrachés de la peau du dos des algériens) et paru sur le Financial Times. Cet article reprenait des thèses, aujourd’hui encore d’actualité, sur les réserves pétrolières de l’Algérie et l’obligation pour le pays de sortir de la dépendance pétrolière en engageant des réformes structurelles de son économie.

 On l’avait compris, le Pouvoir annonçait à sa façon la restructuration des entreprises de 1982 et qui avait touché à l’époque la Sonatrach, Sonelgaz et d’autres sociétés. On a vu naitre ainsi NAFTAL, NAFTEC, KAHRAKIB etc. A cela, des questions s’imposaient forcément. A qui s’adressait l’article ? Pourquoi dans une publication étrangère ? Feu Kasdi Merbah, en homme de Pouvoir aguerri, ne disait que ce qu’il voulait bien dire et se suffit à une explication sur une lutte des clans relative à l’orientation économique du pays.

             Dans le même ordre d’idée, qui ne se souvient de ce mois de juin 1999 et de ce spectacle affligeant de Crans Montana destiné à vendre une vieille image, ternie par le temps et le Pouvoir lui-même, d’un homme qui voulait replacer virtuellement le pays dans le concert des nations, d’autant qu’en matière de légitimité, l’homme commençait très mal son mandat après le retrait des autres candidats à la Présidentielle ? Combien a couté pour le contribuable, l’Algérien en général et l’Algérie en particulier cette supercherie de Crans Montana qui visait essentiellement pour ne pas dire exclusivement le public algérien ?

Si beaucoup de dirigeants, sous cape souriaient, les algériens, dont même la dignité ce faisant était encore une fois piétinée, encaissaient le lamentable show d’une singulière folie, née de la conjonction d’une dictature arriérée avec un « Ahl el KAF » politique à l’ambition démesurée. Essai forcément infructueux d’une tentative Frankensteinniène de réinhumation d’un cadavre politique en décomposition déjà depuis vingt ans. Les Algériens avertis, auraient aimé voir monsieur Bouteflika à Devos, ce rendez-vous mondial des grands de ce monde auxquels il n’appartenait point et auxquels il ne pouvait donc être associé.

             Pour autant, cette affaire du journal le monde, au même titre que les précédentes n’est intéressante que par les motivations qui la sous-tendent, et à un degré moindre son cout, associé aux déclarations décevantes et lamentables du responsable de la Banque d’Algérie et du ministre des finances qui dévoilent dans leurs propos, une absence totale de perspectives et un avenir muré pour le pays enfermé à gérer un porte-monnaie. Il était à peu près question de rigueur, lorsque, cinquantenaire n’oblige, on jetait par-dessus les toits les milliards que Dieu dans son immense bonté avait attribué en nature, sous forme de pétrole aux Algériens

           Pour l’essentiel, que visait le Pouvoir à travers cette opération faussement dénommée opération de marketing parce qu’elle n’en était point ? Certainement pas le public algérien comme à Crans Montana, connaissant le rejet et le dégout des Algériens à tout ce qui s’apparente de près ou de loin au Pouvoir et dont l’abstention aux dernières législatives (Plus de 80%) en était l’expression majeure. Si ce n’était l’intervention de la société des rédacteurs du monde, et encore ! (Pour des raisons de déontologie ?), le journal aurait alors perdu plus qu’il n’aurait gagné après avoir mis dans la balance sa crédibilité.

 Encore que d’aucuns pensent que le journal ‘Le Monde’ a fait coup double. Il a empoché, par temps de crise, la cagnotte d’une main et repêché sensiblement de l’autre, une honnêteté éthique professionnelle largement et qualitativement éméchée. Le journal a quand même gagné dans l’affaire et la société Médiaction au bord de la faillite a repris des couleurs et sauvé quelques emplois pour un temps. Un simple petit cadeau du cinquantenaire algérien.

          Peut-on alors penser que l’opération était destiné à l’opinion occidentale en général et les dirigeants du monde en particulier ? Rien de plus faux pour la première, mais il faut nuancer pour les seconds. S’il est aisé de comprendre que les politiques et les investisseurs occidentaux sont très au fait des réalités sociales, économiques et politiques du pays et qu’une opération publicitaire ou de marketing ne peut avoir sur eux un impact pour différentes raisons, et entre autre la situation de crise que vit l’occident, l’opinion, ou le public occidental n’a que faire d’une publicité algérienne, ou du bilan d’un homme qui a lui-même officiellement reconnu son échec à travers son discours du mois d’aout 2008 devants les maires et récemment à travers son premier ministre qui estimait que l’argent maffieux dirigeait le pays.

 Par ces temps de crise, l’opinion internationale, préoccupée uniquement par la santé de son quotidien, aujourd’hui réellement incertain, n’a même pas prêtée attention jusqu’à l’indisposition morale du journal ‘Le Monde’. Mais alors, pourquoi essayer de transformer un échec, plus, une défaite totale et généralisée sur tous les plans en bilan élogieux voire glorieux ? A en croire mes interlocuteurs, là est justement la nuance, et ce sont bien les dirigeants du monde en général et ceux de la France en particulier qui étaient visés. »

Djaafar : Comment et pourquoi ?

C’est d’un air grave et dans un silence total que Ali prit la parole  « Nous pensons que depuis 2010, notre pays vit au rythme d’un processus de succession clanique engendré par des changements majeurs au sein de la sphère des décideurs.  Les scandales ayant affectés différents secteurs de l’économie, les départs de Chakib Khelil, Zerhouni et d’autres, le retour de retraités, les soubresauts qui agitent le FLN, le RND, la nature des résultats des législatives du 10 mai, de même que certaines actions déstabilisatrices sous terraines ici et ailleurs et au sein de formations politiques ne sont que des répliques naturelles et des opérations de placement consécutives à ces changements. La tectonique des clans est toujours suivi d’un mouvement d’isostasie de la clientèle accompagné toujours d’un métamorphisme systémique généralement mineur du Pouvoir, régénérant par contre et malheureusement toujours, une capacité de nuisance initialement érodée par l’accoutumance de l’exercice du pouvoir. La mise en place aux forceps de ce type de dispositif engendre souvent des processus de friction collatéraux source de stagnation, de standby et de gel forcée du pays»

Djaafar : Mais ceci n’explique pas pour autant « cette affaire du journal Le monde » ?

 Bien au contraire poursuit notre interlocuteur qui estime que « cette fausse interview de monsieur Bouteflika peut n’être qu’un message, noyé dans la publicité, de la nouvelle direction réelle du pays en direction de la France particulièrement. Le message de monsieur Hollande à Bouteflika au travers duquel il prend acte de la nouvelle orientation de l’Algérie à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance n’est qu’une réponse du berger à la bergère. Les particules bougent et se mettent en place et ne semblent augurer rien de bon, loin s’en faut pour des Algériens qui ne sont pas prêt de sortir du calvaire. » Sombre avenir en perspective.

               Je ne pouvais m’empêcher au cours de la discussion d’oser un mot sur les déclarations des argentiers algériens et à Moussa de faire remarquer que si la relance économique poumon de l’emploi est au cœur du débat en Europe, la problématique économique algérienne se résume à la simple gestion épicière de la rente pétrolière conduisant à terme le pays non pas à la ruine, car dans la ruine socioculturelle et politico-économique nous y sommes déjà noyés, mais à une irruption volcanique dont nul ne peut prévoir l’ampleur dévastatrice, . Pour l’ensemble des économistes et financiers (Moussa en est un ?), ces déclarations furent ressenties comme une injure, de la maltraitance, une torture.  

Djaafar : Il y a aussi des réalisations depuis 1999 ?

 Oui poursuit Moussa, mais en y mettant un grand bémol.                

              « Les études sur les chantiers en cours furent pour certaines entamées sous Boumedienne et d’autres sous Chadli avec l’ouverture des chantiers de l’autoroute ou du métro par exemple. Avec l’argent qui coulait à flot depuis l’année 2002, la réalisation de ces infrastructures routières et de transports fut ici aussi l’occasion pour le Pouvoir Algérien de s’illustrer dans l’aplaventrisme remarqué en direction de la tutelle au travers entre autre de l’action salvatrice opérée sur l’entreprise Alstom au bord de la faillite et avec la sauvegarde par voie de conséquences de dizaines de milliers d’emploi dans l’hexagone.

Depuis 1999 force est de constater une stagnation alarmante au niveau des idées, nous vivons dans tous les domaines dans le passé. Ces treize années sont principalement celles de la corruption à grande échelle et en tous azimuts, de l’injustice sociale généralisée palpable à travers les protestations populaires, de la perte de la souveraineté nationale rapportée quotidiennement par les médias, du fossé abyssal qui sépare la population et les gouvernants, des suicides qui touchent jusqu’aux écoliers, de la Harga ou nous retrouvons aujourd’hui des femmes et des enfants, et la place qu’occupe notre pays dans le concert des nations et au travers de laquelle, un des objectifs majeur de monsieur Bouteflika, est à qualifier de cuisant échec. S’il serait plus sage de laisser les historiens évaluer cette période, qui semble être la plus régressive de mémoire d’Algériens, nous pouvons néanmoins dores et déjà avancer que cette quantité de mouvement de treize années sera classée au firmament des strates nocives, et elles sont bien nombreuses, qui auront jalonné l’histoire de l’Algérie indépendante. »  Indignes, même pour être qualifiés de vampire car sans aucune noblesse, nous vivons quasiment en temps réel «  Un bal des larrons »

Djaafar : Il y a eu des augmentations de salaires et même des retraites ?

               « C’est peut-être un achat de la paix sociale (en apparence inefficace à voir la poursuite des protestations populaires) donc un acte politique sans doute, mais en aucun cas économique et qui va couter cher. Cette action sera lourde pour le pays non pas par la masse monétaire qu’elle introduit dans le marché sans aucune contrepartie productive mais par ses effets pervers dont l’inflation galopante sur tous les produits et services aujourd’hui sera un moindre mal.

              Les pays européens en crise cherchent tous le plein emploi et l’amélioration du pouvoir d’achat de leur population pour booster la consommation et partant relancer la production et donc  l’emploi, pour fermer le cycle de la relance économique. Cependant chez nous, toute amélioration du pouvoir d’achat avec la manière de « l’achat de la paix sociale » aura les mêmes conséquences éminemment naturelles et humaines que partout de par le monde, à savoir relancer la consommation. Partant du fait que nous ne produisons rien ou presque, cette action aura pour effet une augmentation des importations, soit une hémorragie fiduciaire avec principalement un effet bénéfique certain sur les économies productives d’outre-mer (l’action sera à coup sûr appréciée par la tutelle). Si pour les économies européennes l’action est en aval par l’augmentation du pouvoir d’achat, chez nous, l’action est à entreprendre en amont, au niveau de la production ou tout est à repenser. Vous comprenez donc que la dissertation sur le prix du pétrole intéresse plus les importateurs et les bénéficiaires de la rente que les Algériens qui demandent de l’emploi, et qu’à ce stade de la réflexion gouvernementale, nous ne baignons pas dans la médiocrité, mais dans l’ignorance totale. La responsabilité de la ‘chose’ est moins imputable aux ministres qu’à ceux qui les ont mis en place et qui s’enorgueillissent au prix fort de leur bilan »          

Djaafar : Le premier ministre, actuellement quelque part en Afrique, vient de s’exprimer sur la future constitution… Je ne pus même pas finir ma question que : « Elle est donc prête cette constitution ? L’APN en exercice n’est donc plus une constituante ? Toujours une chambre d’enregistrement ? Pouvait-il en être autrement ? Arrêtons-nous à ce niveau me dit l’un de mes interlocuteurs, car l’homme ne mérite absolument pas d’être commenté. Passons à autre chose, si autre chose il y a, un verre d’eau bien frais par exemple. »

Il faisait effectivement chaud et l’humidité rendait l’atmosphère suffocante, pour ma part je voulais un verre de Hammoud national.

 

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